jeudi 4 mars 2010

La RealPolitik est morte, vive l'EmotionPolitik

Entretien bien étrange lu dans Les Echos: Big Moustache, Directeur Général de Total, et Dominique Moïsi, Conseiller Spécial de l'IFRI, qui prône l'intégration de la dimension émotionnelle dans la grille de lecture des relations internationales.

A la lecture de l'entretien, on semble assister à une véritable confusion des genres entre lecture politique d'une situation mondiale, cours de cross-cultural communication où la compréhension de l'autre est évidemment indispensable et centrale et commérages de comptoir sur des termes pré-fabriqués comme celui de "l'identité nationale".

On leur concède deux points:
- Les jeunes générations voyagent énormément et le monde devient en effet de plus en plus plat invitant à une instantanéité que n'avaient pas les générations précédentes. Le hic et hunc est omniprésent, partout et constant. Je sais ce qui se passe instantanément en Iran, en Europe et en Chine. C'est clairement une nouvelle donnée à prendre en compte dans la conception d'une politique ou de relations internationales. Cette facilité du voyage, réelle ou virtuelle, donne un certain dynamisme et je rejoins Big Moustache quant à la déprime ambiante au retour d'un voyage bouleversant.
- Conséquences: il est en effet impossible de dire "je ne sais pas", "je ne connais pas". Mais, à mon sens, cela ne fait que renforcer la prédominance d'une RealPolitik. La connaissance d'un pays intègre forcément la dimension culturelle dans son ensemble. Que ce soit en diplomatie ou en business, ce sont ceux qui auront intégrer cette dimension à leur réflexion qui s'en sortent le mieux.

Au final, Dominique Moïsi ne révolutionne en rien les RI. Pas d'EmotionPolitik, il parle simplement d'un outil qui existe depuis toujours. La prise de décision, l'acte décisionnel en lui-même est au contraire un acte ultra rationnalisé, qui, quand il est bien fait, prend en compte un ensemble de paramètres importants dont l'aspect émotionnel/ culturel. On ne nous fera pas croire qu'un Big Moustache, parce qu'il s'est levé du pied gauche dans son hôtel à Ryad va faire foirer des négo, juste influencé par son mood du moment. L'aspect émotionnel est une donnée qui vient construire l'acte décisionnel, il n'en est pas l'unique vecteur.


UN ENTRETIEN CROISÉ ENTRE CHRISTOPHE DE MARGERIE ET DOMINIQUE MOÏSI
Quand les émotions dictent les relations internationales
[ 04/03/10 ]

Prenant le contre-pied de la notion traditionnelle de realpolitik, Christophe de Margerie, directeur général de Total, et Dominique Moïsi, conseiller spécial à l'Institut français des relations internationales, se rejoignent sur la nécessité d'intégrer la dimension passionnelle pour comprendre le monde dans lequel nous vivons.
Face à la montée en puissance de nouveaux acteurs, Christophe de Margerie et Dominique Moïsi scrutent les doutes du monde occidental.


Dominique Moïsi, vous dressez dans votre dernier ouvrage (*) une « carte des émotions du monde », qui revient à décrypter les relations internationales au travers des pulsions, des passions humaines. C'est une approche nouvelle. Qui tranche en tout cas avec la notion traditionnelle de realpolitik…
Dominique Moïsi : Dans mon esprit, il n'y a pas opposition entre ces deux approches. Mais il serait naïf de considérer que les hommes sont exclusivement mus par leurs intérêts, qu'ils agissent selon des schémas strictement rationnels. Je pense au contraire que les émotions, le ressenti, jouent un rôle essentiel et qu'on ne peut réellement comprendre le monde dans lequel nous vivons si l'on néglige cet aspect des choses. Intégrer la dimension passionnelle, c'est se demander comment minimiser le poids des émotions négatives - que sont principalement la peur et le sentiment d'humiliation -et, à l'inverse, chercher à stimuler les émotions positives, avec une idée toute simple : un monde dans lequel il y a trop de peur, trop d'humiliation et pas assez d'espoir est dangereux. Voilà comment j'en suis venu à tracer une cartographie des émotions. Je suis arrivé à la conclusion qu'on trouvait aujourd'hui plus d'espoir, de confiance en soi en Asie, un sentiment d'humiliation dans le monde arabo-musulman et sans doute plus de peur en Occident. Ce n'est qu'une clef de lecture. Mais n'y a-t-il pas là une sorte de confirmation, la traduction du processus auquel nous assistons ? Le passage de la torche de l'histoire de l'Occident vers l'Asie…
Christophe de Margerie : L'approche de Dominique Moïsi est très intéressante. Spontanément, je n'aurais pas associé les mots « géopolitique » et « émotion ». Pourtant, c'est vrai : ce que je vois, ce que je ressens dans les différentes régions du monde ramène bien à cette notion. Dans certains cas, je parlerais même de « sursensibilité ». Avec souvent, au départ, des émotions d'ordre personnel, qui font tache d'huile et se propagent à l'ensemble d'une population, véhiculées par les élites et des médias de plus en plus présents. La réactivité des masses est alors exacerbée, et l'émotionnel prime sur tout le reste. Ce qui se joue aujourd'hui au Moyen-Orient est assez parlant, à cet égard. Dans une région en quête de repères et de partenaires stables, l'Europe et les Etats-Unis auraient dû multiplier les marques d'attention, resserrer les liens avec le monde arabo-musulman. Mais la politique américaine n'est plus très lisible et l'Europe n'a pas fait ce qu'elle avait à faire. A force de méfiance et d'incompréhension, nous sommes en train de repousser le Moyen-Orient dans les bras de l'Asie.

En quoi l'Occident se trompe-t-il vis-à-vis des pays arabes ?
C. D. M. : La grande difficulté, c'est d'arriver à partager l'émotion des autres, de voir avec les yeux des autres. Trop souvent, même lorsque l'on voyage beaucoup, nous continuons de porter sur ces pays un regard d'occidental.
D. M. : C'est le point central de mon analyse. On ne peut agir sur le monde que si l'on se met dans la peau des autres. Que l'on soit chef d'Etat, grand entrepreneur ou universitaire, on doit toujours se poser la même question : comment raisonne l'autre, qu'est-ce qui l'anime et le fait réagir ? C'est une question particulièrement importante dans le monde arabe. Mais cette curiosité suppose au préalable un travail sur soi. Car, si l'on ne transcende pas ses propres émotions, il est difficile de comprendre celles des autres…
C. D. M. : C'est particulièrement vrai dans le monde des affaires… Un négociateur a assez peu de chances de réussir s'il n'anticipe pas les souhaits de l'autre partie…
D. M. : Au fond, il y a deux tentations en Occident. La première est un relativisme culturel absolu vis-à-vis du monde arabe : ces pays ont leurs propres règles, leurs propres lois et il est impossible de les comprendre… C'est à mes yeux une forme de mépris ; et puis il y a l'excès inverse : une sorte d'universalisme occidental, partant de l'idée que notre civilisation est forcément supérieure, que nos valeurs doivent être partagées par tous. Entre mépris et arrogance, comment s'étonner du ressentiment manifesté dans les pays arabes à l'égard de l'Occident ? Il nous faut absolument prendre conscience de ces travers si nous voulons changer notre rapport au monde arabe…
C. D. M. : Il y a surtout, chez nous, une méconnaissance profonde de cette région du monde. Avant de se mettre à la place de l'autre, il faut apprendre à le connaître, à ne pas tout mélanger… Savoir que la Perse, la Turquie et le monde arabe sont profondément différents, et qu'un Turc d'Asie ne réagira pas de la même façon qu'un Turc d'Europe. Changer notre regard sur le Moyen-Orient, c'est aussi éviter ce genre d'amalgame…

Notre monde globalisé devrait justement contribuer à changer notre regard sur l'autre. Or c'est le contraire qui semble se passer. Jamais les passions n'avaient paru si vives…
D. M. : C'est toute la complexité de la chose. Sous l'effet de la globalisation, on peut dire que la terre est devenue plate, pour paraphraser Thomas Friedman. Mais elle est aussi devenue plus passionnée car, pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, nous avons perdu le privilège de l'ignorance. Hier encore, nous pouvions prétendre que nous ne savions pas. A l'heure d'Internet et de Twitter, cela n'est plus possible. Ce qui est incontestablement une forme de progrès : celui qui massacre son peuple sait que cela va se savoir, et presque en temps réel. Pour la première fois aussi dans l'histoire de l'humanité, non seulement les souffrances des pauvres envahissent nos écrans de télé, mais ces mêmes pauvres savent très exactement comment vivent les riches. Deux attitudes radicalement différentes en découlent : les uns se disent « moi aussi je veux vivre comme cela », c'est une des motivations essentielles des Chinois, par exemple ; les autres se disent « je n'y arriverai pas et, puisque je ne peux pas atteindre votre niveau, je veux vous rabaisser au mien ». C'est le terrorisme. Alors, oui, le monde est plat, mais il est plus que jamais tiraillé par ses passions.
C. D. M. : Ce qui me frappe, c'est que la rapidité et l'instantanéité de l'information n'ont finalement rien changé. A l'ère de l'iPhone, comme à l'époque des pigeons voyageurs, l'être humain est ainsi constitué qu'il continue de jalouser son voisin. La plupart des guerres ont été déclenchées par un sentiment de jalousie à l'égard de l'autre. C'est encore une réalité aujourd'hui. L'autre paradoxe du monde moderne est que la dématérialisation des échanges, des communications, ne remplace en rien le besoin de se rencontrer, de se « ressentir ». Une grande négociation ne s'est jamais conclue au téléphone. La dimension émotionnelle, là encore, reste essentielle. On l'a bien constaté lors du sommet de Copenhague. En géopolitique comme dans les affaires, il faut créer des liens.
D. M. : En fait, nous sommes émerveillés par notre capacité à couvrir le monde avec une facilité extrême. C'est grisant de se dire que l'on sera demain midi à Pékin, le soir Tokyo. Il y a une sorte de sentiment prométhéen de contrôle. A l'inverse, lorsque l'on revient à la maison, il y a presque une nostalgie d'un « chez-soi » antérieur. Il y a donc à la fois de la fascination pour la mondialisation et sa commodité et le début d'un retour de bâton. Le débat sur l'identité nationale est le produit de cette réaction. Le risque, c'est que trop d'ouverture, trop de mondialisation conduisent à se replier sur soi.
C. D. M : Je ne pense pas que cela sera le cas des nouvelles générations, qui voyagent plus que les précédentes. Si malaise il y a lorsque l'on revient chez soi, c'est surtout à cause du contraste entre ce que l'on peut voir dans un pays comme la Chine et la morosité que l'on ressent ici. L'Europe oscille entre nombrilisme et neurasthénie. Je vous l'assure : en Asie règne une soif de vivre, un dynamisme qui se ressentent dans la rue. Quand je reviens en France, c'est l'état d'esprit qui me touche, ce côté chagrin, l'impression que rien ne change jamais !
D. M. : Je vous rejoins assez sur ce point. C'est assez frappant pour quelqu'un comme moi, qui partage son temps entre la France et les Etats-Unis. Ce que j'éprouve quand je suis là-bas, je le résumerais ainsi : « America is a place to do, Europe is a place to be ». Il y a quand même ici une qualité de vie incomparable. De la baguette à notre système de santé, nous sommes infiniment trop moroses par rapport à ce que nous avons à notre disposition !

Finalement, ce que vous ressentez au gré de vos déplacements, n'est-ce pas tout simplement le déclin de l'Occident ?
C. D. M. : Non. L'Occident n'est pas en déclin. Pas encore en tout cas… Néanmoins les autres bougent... et vite.
D. M. : Je ne suis pas tout à fait d'accord. En fait, je suis revenu d'un long séjour de six mois aux Etats-Unis avec une vision un peu plus pessimiste. J'ai senti là-bas quelque chose comme l'amorce d'un déclin. Je ne dis pas qu'il est irréversible, inévitable, mais il est déjà là. Il est faux de dire que nous restons les mêmes et que ce sont les autres qui progressent. J'en ai pris conscience face à mes étudiants. Il y avait là des Asiatiques et des Américains et la différence était palpable. J'ai perçu chez ces derniers quelque chose que je ne m'attendais pas à trouver : le début d'un doute sur soi. Un doute qui n'est pas né avec la crise, mais qui a été révélé, puis s'est accentué ces trois dernières années. Qu'on me comprenne bien : l'Amérique est toujours la première puissance, mais au fond d'elle-même, elle sait qu'elle n'est plus seule. Peut-être est-ce le début du déclin ?
C. D. M. : On peut le voir comme cela. On peut aussi se dire que c'est le début de la transformation. La fin du monopole occidental, et peut-être de l'arrogance qui en découle. Si c'est cela le déclin, alors c'est peut-être le début de la sagesse. Les civilisations qui disparaissent sont celles qui refusent d'évoluer. Il nous faut accepter la montée en puissance de nouveaux acteurs. Et réaliser que même si la mondialisation est une réalité, tous les pays ne sont pas à la même heure. Nous aussi nous avons eu nos massacres de la Saint-Barthélemy, nous aussi nous avons fait nos révolutions et interdit le vote aux femmes. L'avènement du grand marché - un monde dans lequel « toutes les économies se tiennent par la barbichette » -fait oublier que chaque région de la planète a conservé ses codes, sa culture et ses réflexes propres. Aujourd'hui, on doit sans cesse être prêt à se remettre en question. Ce à quoi nous invitait le professeur du « Cercle des poètes disparus » : « En montant sur sa chaise, on voit différemment sa classe... »

PROPOS RECUEILLIS PAR NICOLAS BARRE, JACQUES HUBERT-RODIER ET PASCAL POGAM, Les Echos

Les bonnes feuilles de Moïsi, c'est ici

1 Bavardages:

Anonyme a dit…

Je suis bien d'accord avec toi! ou l'art d'inventer des nouveaux mots pour des phénomènes à la fois déjà existants et pas descriptibles comme tels.
Emma

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