lundi 8 mars 2010

Amer, l'amour et la violence (1)



Semaine tout en découvertes cinématographiques, chocs visuels et images plastiques. On commence par le thriller sensoriel, Amer, réalisé par Hélène Cattet et Bruno Fortzani. Trois séquences pour trois moments clefs de la vie d’une femme face à sa sexualité. Petite, Ana est confronté à la mort, la peur fantasmagorique d’une nourrice et à la vision de ses parents en train de faire l’amour. Adolescente, elle vit les premières montées incontrôlables du désir et se pose en rivale de sa mère. Adulte, elle revient dans sa maison d’enfance remplie de vieux démons, éprouve un désir complexe vis-à-vis des hommes et tente d’échapper à un mystérieux assassin… A moins que tout ceci ne soit qu’un rêve, chimère lubrique et fantastique des deux réalisateurs.

Car, oui, Cattet et Fortzani revendiquent ouvertement la filiation avec le giallo, ce thriller fantastico-sadique italien des années 1970, mais aussi le genre japonais du pinku avec son esthétique pop et sa sexualité dérangeante.

Amer ne laisse décidemment pas nos critiques indifférents. Que je te balance du « on ne réinvente pas un genre qui existe déjà » mauvais pastiche de série B italienne ou du « le giallo était populaire. Là c’est bien trop intellectuel » ou encore du « ça a sa place dans un musée, pas au cinéma ».

Non, sur cash moustache, on n’est pas encore assez snob et on n’a pas peur de dire je t’aime. On plébiscite même carrément Amer, parce qu’au-delà d’avoir intégré et digéré les codes du giallo italien, les réalisateurs vont plus loin et font un véritable cinéma des sens.

Parce que la popularité des gialli a créé ces images stéréotypées, voire grossières, complètement intégrées à l’inconscient collectif : les symboles de la peur comme la main gantée, la main qui surgit du dessous du lit, l’atmosphère religieuse italienne, le mal forcément masqué et le meurtre par arme blanche ; les symboles du désir : une jupe qui laisse entrevoir une petite culotte, la grosse voiture rouge, une féminité toute italienne, la masculinité débordantes de testostérone des motards. Les réalisateurs s’attachent ici à reconstituer les mécanismes visuels qui, par associations d’images et d’idées, amènent à la création d’une sensation, de la peur, du désir chez le spectateur. Il s’agit de construction mentale, d’anticipations sensorielles. C’est pourquoi le public se perd dans un schéma narratif quasiment absent. Tour à tour, on se demande s’il s’agit de la réalité de l’histoire ou de la construction mentale d’Ana. Bouleversement quasi sensoriel quand la construction mentale d’une petite fille n’est pas la même que celle d’une adulte.



On s’accroche, on ne lâche rien. Fort de cette réflexion, on comprend pourquoi c’est un cinéma du ressenti (du pain béni pour Cash Moustache en somme). Tous les sens sont exacerbés et mis en éveil. Dans un climax permanent, le traitement cinématographique tout comme le public est en tension permanente. Et ça commence par un film quasiment muet. Muet mais pas silencieux. L’audition joue un rôle primordial. La respiration haletante des personnages entre peur et plaisir orgasmique, les portes qui claquent, le grincement sonore d’une voix d’outre-tombe. Il y a cette atmosphère sonore si particulière qui nous plonge directement dans une ambiance. Le son est d’ailleurs fort. Et parfois, des rappels italiens, comme cette musique envoûtante et lascive de Stelvio Cipriani, La Polizia Sta a Guardare. La vue est tout aussi sollicitée à coup de gros plans. On peut lire dans les regards tantôt la terreur sans savoir ce qui se cache, tantôt le plaisir jouissif. L’atmosphère colorée avec des filtres et qui suscite le rêve ou encore la mise au point floue pour suggérer. Enfin le toucher est à l’honneur avec ses herbes folles qui caressent le corps d’Ana, ces insectes qu’elle écrase sauvagement et laissent du sang sur sa peau. Ana, adolescente,

symbolise de façon grandiose cette éclosion du désir : la chair de poule sur ses bras, sa longue tignasse au vent, cette mèche qu’elle mordille, sa jupe qui chatouille ses cuisses.
L’amour et la violence, tout en gamme, voilà le thème du film. D’une sexualité innocente et dégoûtante d’Ana quand elle voit sa mère jouir entre les bras de son père, à une sexualité violente, complexe qui mêle fantasmes sadiques et plaisir complètement libéré de la femme adulte. Le spectateur est alors choqué par ce qu’il ressent lui-même, en position du voyeur. Cette main gantée qui vient caresser le corps de la jeune femme excite autant qu’elle inquiète. Et cette adolescente gorgée de désir, qui déborde de vie, communique toute sa sensualité avec cette bouche charnue. Dans un érotisme qui mélange douleur et sensualité, on ne sait pas si l’assassin fait partie du fantasme ou s’il est bien là pour tuer.


L’ultime provocation : la jouissance haletante et ultra esthétisé du cadavre. Tabou ultime mis à nu par les réalisateurs.

Et si le sexe pouvait tuer ?








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